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Dieu, l’Eglise catholique et le libre arbitre…

Dieu, l’Eglise catholique et le libre arbitre…

Depuis hier, toutes les télévisions, tous les medias de France et de Navarre annoncent la nouvelle : l’église catholique procède à une modification de l’intitulé de la plus vieille prière de sa liturgie, le fameux Pater noster (en hébreu ; Avinou). La modification ou plutôt la rectification est minime, vue de l’extérieur, mais au plan théologique et doctrinal, c’est une véritable petite révolution.

Procédons par ordre et examinons succinctement l’origine de cette vénérable prière qui exprime la foi naïve mais Ô combien profonde des croyants. Ce «Notre Père» se veut l’adaptation d’une oraison encore plus ancienne et qui lui servit de moule morphogénétique, le Qaddish hébraïque et juif qui occupe, depuis des temps immémoriaux, une place centrale dans la liturgie juive. Comme les premiers Apôtres et tous les premiers chrétiens ou judéo-chrétiens étaient tous des juifs, ils connaissaient, comme Jésus d’ailleurs, cette forme antique d’oraison et la récitaient sous ses différentes formes. Tous les spécialistes sérieux, hormis ceux qui, à l’instar de Marcion, refusaient de reconnaître la moindre racine commune entre le judaïsme rabbinique et le christianisme naissant, admettent cette filiation qui n’a rien de blessant ni de déshonorant. Après tout, les nouveaux adeptes du christianisme primitif n’avaient pas d’autre modèle, ils se saisirent de ce qui existait déjà et qui leur était familier.

Dieu, l’Eglise catholique et le libre arbitre…

 

Une autre caractéristique expliquant le succès de cette prière et le calque qui donna le Pater Noster, c’est la langue araméenne, langue du petit peuple, qui figure dès le titre : Qaddish est une formule araméenne, car en hébreu on aurait dit Qedusha ou, à la rigueur, Qodésh, qui signifie sacré ou saint. Depuis la célèbre légende talmudique où la tradition met en présence l’éminent sage rabbi Aqiba (vers 130 de notre ère) et un jeune orphelin ; ce dernier raconte au sage que son père, récemment disparu, le visitait en rêve et se plaignait de sa situation dans l’au-delà. Ces visites oniriques répétées finirent par inquiéter sérieusement le jeune homme qui se confia à rabbi Aqiba. C’est alors que celui-ci lui enseigna la forme du Qaddish yatom ( de l’orphelin) que l’on doit réciter en différentes occasions après le décès d’un être cher. Le jeune orphelin exécuta à la lettre la prescription du sage et quand son père lui réapparut en rêve, il était pleinement satisfait de sa nouvelle situation dans l’au-delà. Ainsi naquit cette vénérable tradition consistant à réciter le Qaddish régulièrement. Ainsi, le repos de l’âme du défunt est assuré. Mais à l’origine, on récitait une certaine forme de ce Qaddish à la fin de chaque séance de l’académie, consacrée à l’étude de la Torah. Il ne faut jamais oublier qu’aux yeux des Juifs, Dieu lui-même se met à l’étude de sa propre Torah… C’est une sacralisation absolue de l’étude du Verbe divin.

On a souligné plus haut la présence de la langue araméenne, il faut aussi dire que quelques phrases en hébreu s’y trouvent aussi, notamment la toute première qui attribue à Dieu deux verbes qui se lisent dans le livre du Lévitique : ytgadal we-ytqadash (que soit grandi et sanctifié le Nom), cette juxtaposition des deux verbes connaît donc une occurrence dans le Lévitique dont le Qaddish s’est inspiré : we-nitgadalti we-nitgadashti, ce que la Bible de La Pléiade traduit très élégamment par : je me monterai grand et saint…

Tout le monde a entendu parler des contestations judéo-chrétiennes, des pommes de discorde, voire même des ferments de la désunion entre une religion-mère et une religion-fille. Ces frictions ont toujours porté sur des interprétations, donc sur l’exégèse des Ecritures. Aujourd’hui,, notre «sainte mère», l’église qui a toujours eu l’éternité devant elle, a pris son temps et apporte enfin une rectification à une prière qui remonte à l’époque où elle faisait ses tout premiers pas.

A cette époque-là, la théologie de saint Paul qui avait une idée bien particulière de l’essence de la Grâce (laquelle sera reprise et accentuée par Saint Augustin et développée encore plus par Martin Luther) avait fini par s’imposer. Comme la Grâce, selon l’apôtre, est quelque chose à la fois d’incompréhensible et d’inexplicable, relevant exclusivement de l’insondable volonté divine, on eut quelque difficulté à accorder à la liberté, au libre arbitre humain, tout l’espace requis. D’où cette formulation assez déterministe, ne nous soumets pas à la tentation, adressée à Dieu, comme si celui-ci pouvait user de sa toute-puissance pour nous imposer la commission du mal qui suit généralement la tentation.

Soyons juste : même la Bible hébraïque et la liturgie juive contiennent des passages où, sans imputer à la divinité la volonté de fourvoyer l’être humain, on prie Dieu de «purifier notre cœur afin que nous puissions te servir en vérité…» On lui reconnaît donc un certain pouvoir sur l’âme des hommes.

On l’a compris, la voie est étroite entre la toute-puissance divine et le libre arbitre humain. Dieu a-t-il de nos actions une préscience ? Existe-t-il une prédestination ? Sommes nous vraiment libres ? Dans le cas contraire, comment concevoir l’idée même de loi à respecter puisque nous n’aurions aucun moyen de nous déterminer par nous-mêmes ? La négation du libre arbitre humain conduirait nécessairement à l’injustice et à l’iniquité de toute sanction divine… Si c’est Dieu qui nous soumet à la tentation, comment donc y résister ? C’est le douloureux tête-à-tête du pot de fer et du pot de terre…

Cette opposition entre l’omniscience et l’omnipotence divines, d’une part, et le libre arbitre humain d’autre part, avait préoccupé deus esprits aussi foncièrement différents l’un de l’autre : Luther et Erasme. (1524-1526). Même s’ils sont souvent d’accord sur la traduction de certains passages obscurs de la Bible, les deux hommes s’opposaient sur la manière de sauver l’homme du péché et de lui ouvrir la voie du salut.

Le mal est-il viscéralement enfoui au sein de notre nature humaine ? La Genèse l’affirme juste avant l’épisode du Déluge. Une certaine théologie catholique l’a cru et l’a enseigné durant des siècles. A l’origine se trouve ce fameux péché originel que l’église a voulu retrouver dans les tout premiers versets du Psaume 51 ; certaines Bibles catholiques vont jusqu’à traduire ce verset ainsi, pécheur, ma mère m’a conçu, mettant l’emphase sur cette universalité de la nature pécheresse de l’homme, à une exception près, celle dite de l’Immaculée conception : Marie qui a donné naissance à qui vous savez, n’a pas été affectée par ce péché qui touche tous les hommes. L’intitulé hébraïque n’est pas très loin et pourtant un peu différent : hén be-awon hollalti ou-be-hét yéhématni immi…

Est ce que la théologie juive accepte ce dogme du péché originel ? Oui et non, et ce n’est pas une réponse de Normand. Dans un vieux midrash portant sur le livre de l’Exode, on lit que toute l’humanité fut souillée par une souillure du serpent du livre de la Genèse affectant Eve (zohamat ha-nahash), donc la mère de l’humanité. Mais ce n’est pas tout : lors de la Révélation de la Tora au Sinaï, le peuple d’Israël fut lavé de toute cette souillure grâce à la Tora et à l’élection divine… Et dans la tradition juive ultérieure, notamment dans la liturgie du matin, que le juif pieux récite au lever, on parle bien d’une âme pure (neshama tehora) que Dieu nous restitue après une nuit de sommeil. Exit le péché originel…

L’église chrétienne pour laquelle nous avons le plus profond respect, elle qui a transmis l’humanisme hébraïque de la Bible à la majorité écrasante de l’humanité, lui conseillant d’opter pour des valeurs de vie, d’amour et de justice, a bien fait de procéder à cette correction textuelle dont les répercussions théologiques sont énormes : une autre vision de Dieu et de l’Homme, mais aussi de leurs relations.

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