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Jean-François Faü, Conversions des tribus juives au christianisme puis à l’islam ((VII-XIV siècles) (Geuthner

                     

Jean-François Faü, Conversions des tribus juives au christianisme puis à l’islam ((VII-XIV siècles) (Geuthner)

En déposant sur le bureau ce sympathique ouvrage, d’une érudition écrasante mais parfaitement lisible et abordable, je me suis souvenu d’une ou plutôt de deux phrases glanées dans les œuvres d’Ernest Renan, ce grand philosophe-historien français qui avait une approche parfois un peu enthousiaste mais toujours très lumineuse de la dimension historique des événements… Parlant de la situation des juifs dans un univers oriental devenu islamique, il écrivit tranquillement qu’Israël était une tribu arabe (mais pas musulmane) parmi d’autres, et surtout ceci : il ne tne tint qu’à un fil que l’Arabie ne devînt juive… Et la lecture du présent ouvrage m’a démontré combien Renan avait vu juste.

 

 

                     

Jean-François Faü, Conversions des tribus juives au christianisme puis à l’islam ((VII-XIV siècles) (Geuthner)

 

Ce livre sur les conversions avait déjà paru sous forme d’article en 2013 et ce fut une très bonne idée d’en reprendre la matière, revue et augmentée, sous forme d’ouvrage. L’auteur est très à l’aise dans ce qui est les sources arabes, assez, suffisamment pour ce qui est des sources juives, mais reste un peu court, selon moi, pour ce qui concerne une secte juive qui rejetait la tradition orale (midrash, talmud, halakha), les Karaïtes qui étaient pourtant d’excellents connaisseurs de la langue et de la culture arabe : ils furent les meilleurs lexicographes, grammairiens et philologues de l’hébreu, ce qui leur permit à maintes reprises de mettre dans l’embarras exégétique leurs frères ennemis, restés fidèles à la tradition biblico-talmudique, les rabbanites. Mais pour ce qui est du grand sujet traité, cela ne prête nullement à conséquence ni ne nuit le moins du monde à la qualité du livre.

Il m’est impossible de citer individuellement tous ces chroniqueurs, historiens ou théologiens, ni même les simples autorités califales qui émirent des législations anti-juives ou anti-chrétiennes en vue de contraindre les non-musulmans à adopter les croyances coraniques.. Ceci est, certes, très important, mais je préfère approfondir les réflexions sagaces qu’il nous propose dans son livre : quand l’auteur souligne ce qu’il qualifie à juste titre d’ambiguïté à l’égard de l’héritage vétérotestamentaire ; d’une part, dans les Israyiliyat (partie coranique portant sur les enfants d’Israël), on sent une sincère acceptation de l’inspiration divine de la Bible, mais d’autre part on verra apparaître une suspicion en raison de l’intervention d’une humaine main, responsable d’une prétendue falsification des Ecritures. Et en effet, tant de convertis juifs, parfois très érudits en matières traditionnelles, articulèrent l’idée que l’on avait fait disparaître certains versets bibliques prévoyant l’arrivée du prophète de l’islam et attestant la supériorité de son inspiration prophétique.

Mais il existe aussi une autre possibilité : lorsque l’ensemble coranique était en gestation, la main de ces néophytes est certainement responsable de l’insertion de toute une tradition juive très forte et solidement constituée. Alors que la date de l’Hégire se situe dans les premières décennies du VIIe siècle, la Bible était là depuis plus d’un millénaire, la littérature exégétique (talmud, midrash, halkha) était clôturée depuis l’an 500. En plus de cette situation historique avérée, le camp d’en face était plutôt démuni en matière d’interprétation des saintes Ecritures.

Très tôt, la place prise par l’héritage judéo-biblique dans le livre sacré de l’islam devint un peu pesante et l’on peut considérer comme une tentative d’affranchissement et la volonté de voler de ses propres ailes, la décision de changer la Qibla et de tourner le dos à la ville sainte, Jérusalem.

Cet ouvrage démontre en se fondant sur des sources arabes de première main qu’il existait une sorte d’osmose ou au moins de proximité entre la tradition juive rabbinique et une approche musulmane encore en gestation. Mais avec le temps, et surtout pour des raisons de politique d’unification religieuse (l’accès à la umma était à ce prix), les tribus juives dont quelques unes étaient réputées pour leur expertise militaire (certains de leurs membres auraient même accompagné le second calife Omar lors de la conquête de Jérusalem), ont commencé à être considérées comme un corps étranger, un status im statu… Il fallait donc écarter à tout prix ce danger potentiel qui pouvait, à tout instant, se muer en menace réelle immédiate. Songez que la présence juive même à Médine se comptait par centaines d’habitants..

Ce livre montre qu’il y eut plusieurs démarches, d’abord séduisantes où l’on faisait miroiter aux futurs convertis les avantages qu’il y avait pour eux à grossir les rangs de la nouvelle religion. Certains juifs, y compris des dirigeants de communautés et des rabbins allèrent rejoindre l’islam, suscitant chez certains de leurs anciens coreligionnaires de libelles ironiques. On dénonce !ait le caractère intéressé de leur ralliement, autant dire de leur opportunisme. Mais ce ne fut pas le plus grave ; ce qui fend le cœur, c’est l’arbitraire religieux, le choix laissé entre la conversion et la mort. Il n’était pas rare que l’on décapitât des rabbins ou des dirigeants ui voulaient vivre et mourir en juifs, fidèles aux lois de leurs pères.

L’auteur s’attarde sur deux personnalités juives, ayant opté sincèrement pour la religion des Arabes (car, comme je le rappelais au début, les juifs étaient très présents dans la péninsule arabique et au Yémen). L’un se nommait Abd Allah ben Salam et le second Ka’b al ahbar (probablement déformation de l’hébreu haver). Ces deux maîtres étaient sincèrement convaincus d’adhérer à une religion véridique en adhérant à l’islam. On ne compte plus les mausolées, les mosquées qui portent leurs noms respectifs. Nous parlons ici de démarches individuelles qui n’ont pas manqué mais elles furent éclipsées par d’autres mouvements collectifs considérables.

J’ai relevé quelques situations cocasses qui n’ont pas dû faire rire ceux et celles qui les subissaient alors : une épouse juive apprend que son mari, commerçant à Ade, s’est converti à l’autre religion, demande le divorce, désapprouvant le geste de ce renégat… Une autre fois, ce fut l’inverse : une femme se fait musulmane et un juge coranique condamne son mari à lui verser une pension, sans jamais avoir le droit de l’approcher tant qu’il restera … juif !

On comprend aisément que dans un tel contexte, les sources juives, sans être inexistantes, sont plutôt rares, sauf dans la vaste littérature talmudique où sont élaborées les marches à suivre pour se prémunir contre cette épidémie de conversions.

A la page 113 de son livre, l’auteur résume fort bien tous ses développements antérieurs et montre que les satrapes musulmans ont dû élaborer une certaine approche politique et juridique pour contrer le danger que l’enracinement juif en Arabie pouvait représenter pour la nouvelle religion. Mais les tribus juives furent, disons le vraiment, une proie facile pour les armées musulmanes, en raison justement de leur désunion. Leurs chefs militaires, leurs dirigeants communautaires et religieux n’ont pas su évaluer la nature du danger qui les guettait. L’auteur voit juste quand il parle d’un repli communautaire et religieux. C’est là toute le sens du revirement de l’histoire juive lorsque vers l’an 90-100, un maître pharisien, rabbi Yohanan ben Zakkaï explique au général romain qui campe aux portes de Jérusalem qu’Israël quitte l’histoire des nations, abdique toute prétention politique pour se réfugier dans l’étude de la Torah et de ses commandements. Israël a tourné le dos au monde et l’histoire. Etait ce la bonne solution ou était ce un acte de capitulation ? L’Histoire le dira un jour.

Il reste un dernier point à aborder dans la péninsule arabique de ces années là, c’est la ferveur messianique qui agitait aussi bien les juifs que leurs voisins musulmans. J’ignore si cela s’explique par le climat, les coups de soleil ou autres, mais régulièrement des individus se déclaraient prophètes, devins ou Messie et réussissaient à recruter bien au-delà de leurs communautés d’origine, ce qui portait atteinte à l’ordre public… Le plus souvent, cela se terminait par des arrestations suivies d’exécutions..

L’auteur signale les deux épîtres de consolation envoyées aux juifs du Yémen (Iggérét Teman), l’une écrite par Maimonide en personne et l’autre par son père rabbi Maïmon. Et sur ce point précis, je crois que l’auteur n’a pas entièrement bien saisi la position de Maimonide qui, dans ce cas précis, laisse de côté sa formation philosophique pour parler aux persécutés le lange du cœur et de la fraternité. En réalité, il reprend la prescription talmudique qui ne permet le martyr que dans trois cas : faire couler du sang innocent, se vautrer dans la luxure et adorer un culte idolâtre. Mais la question qui se pose est alors la suivante : est ce que l’islam est une religion monothéiste ? Oui, elle l’est mais le judaïsme l’est aussi et depuis plus longtemps. Le résumé de la position maimonidienne doit être nuancé.

Mais c’est un simple détail qui n’amoindrit guère la grande qualité de cet ouvrage dont je recommande la lecture, sur un sujet, certes, douloureux, mais qui n’en fait pas moins partie de l’histoire judéo-arabo-musulmane.

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