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Michel Serres, Détachement. Apologue III (Suite et fin)

La mort fait elle avancer le monde ? Les sacrifices de tous ordres sont ils nécessaires pour que le soleil se lève, comme le croyaient les Aztèques ? Féru de Bible, Michel Serres se souvient de ce passage du livre de Josué où ce dernier, en terrible chef de guerre , ordonne au soleil de s’immobiliser afin de poursuivre et mettre à mort le dernier ennemi en fuite. Mais même en ces temps où l’on ne tue plus pour le plaisir de tuer, le soleil est bien là, rendant inefficace et stupide cette ancienne loi d’airain.

Le philosophe allemand Hegel, adepte et théoricien de la philosophie de l’Histoire, était d’avis que les années de paix de l’humanité étaient les pages blanches de l’Histoire… Comme si la guerre était nécessaire pour que les choses bougent. C’est hélas assez vrai.

Pourquoi donc le religieux génère t il la peur, une sorte de crainte révérencielle qui nous fait prendre conscience devant notre faiblesse et de notre petite force face, par exemple, à des arbres gigantesques ou à des forêts obscures où l’on ne s‘aventure jamais sans quelque effroi ? Lorsque la nature excède toutes dimensions à notre échelle, elle devient source de terreur et oeuvre d’un démiurge qui est tout sauf l’ami de l’humanité. Mais la Bible hébraïque a combattu un tel sentiment, en donnant un sacré coup de balai dans le ciel et en subordonnant la nature au Créateur.. Naissance du monothéisme éthique. Mais le monstrueux devient sacré, et pas seulement pour l’homme préhistorique.

L’immortalité, pourquoi ne la porte t on jamais au crédit des générations précédentes, celles là mêmes qui l’avaient pourtant découvertes il y a plus de quatre millénaires ? Ce sont des hommes qui, tout en levant les bras au ciel ont apprivoisé les animaux de boucherie, les animaux de compagnie, développé les différentes céréales qui n’ont jamais cessé d’exister. Cette persévérance dans l’être est une forme d’immortalité ; les animaux n’ont jamais cessé de se reproduire, les céréales de pousser, faute quoi l’humanité aurait cessé d’exister. Depuis ce temps là, on a appris à faire face, à devenir immortel. Le genre humain aurait pu cesser d’exister, sans l’apport initial fondamental des générations les plus anciennes.

Comment être au monde ? Prendre pour modèle Diogène le Cynique ? Ou simplement François d’Assise qui se dépouille de tout, n’a besoin de rien, pas même d’un habit pour se protéger du froid en hiver ou une écuelle pour boire de l’eau par temps de canicule ? L’écuelle, fait-elle écran entre l’eau et l’homme qui la boit ? Diognène comme François refuse ce monde où les choses deviennent des marchandises. Du coup ; on vend, on fait du troc, on échange, selon une indispensable échelle des valeurs. La meilleure façon de s’en sortir, d’échapper à cette loi d’airain, c’est de partir, de quitter, de ne pas se laisser enfermer dans un système social où toute position, si minime soit-elle, ne s’acquiert que par la violence ou l’injustice à l’égard d’autres moins bienvenus que soi-même.

Stupéfiante confrontation entre Alexandre le Grand, symbole de la puissance inégalée et Diogène, rebut ou la lie de l’humanité, extérieurement du moins. Le jeune monarque glorieux demande à l’ermite s’il a des souhaits particuliers ; il est en capacité de tout satisfaire. Ôte toi de mon soleil, lui répond le philosophe que rien ne peut impressionner, pas même l’homme qui a conquis la moitié de l’univers !

Alexandre d’un côté, Diogène, de l’autre, deux présences au monde, deux rapports au monde, totalement inconciliables. Le premier s’implique entièrement  dans le combat perpétuel, la lutte de l’un contre l’autre, le second est très conscient de l’inanité du monde et des choses. Au fond, il apparaît comme l’un des grands maîtres de la Grèce antique, Socrate, nu physiquement, c’est-à-dire qui se désintéresse des biens de ce monde. Le gouffre qui sépare ces deux conceptions de la vie et de l’être au monde ne sera jamais comblé. Depuis le luminaire hellénique jusqu’à nos jours,, il n’a cessé de se creuser. Ni le judaïsme, ni son adjoint sur cette terre, le christianisme n’ont rien pu faire. Ne lit on pas dans les Evangiles, la phrase suivante : mon royaume n’est pas de ce monde…

La dernière partie de ce petit chef d’œuvre philosophique, parfois un peu difficile à suivre, revient en termes de comparaison symbolique sur les différentes attaches sociales qui créent notre sociabilité et ces obligations donte personne ne peut se libérer complètement. Cette dialectique hégélienne du maître et de l’esclave, cette allégorie biblique du loup et de l’agneau, tous ces rapprochements entre notre monde humain et celui des animaux sont censés montrer ce qu’il y a d’indétachable et dont il faut pourtant se détacher. C’est le titre même du livre qui le veut.

Mais tout avait commencé par cet incroyable échange entre Diogène, symbole du désintéressement et du détachement et Alexandre le Grand qui se voit intimer l’ordre de changer de position car il empêche les rayons du soleil de réchauffer le philosophe. Qui finira par l’emporter, des deux, celui qui a conquis le monde ou celui qui n’en tient pas compte ?

Qui a le plus raison, celui qui respecte une échelle d’ordre (non point l’échelle de Jacob) ou celui dont le regard porte au-delà du monde visible ? C’est tout le débat où l’on voit apparaître le nom de ce grand prosateur Bossuet, l’évêque de Meaux, qui n’avait pas eu peur d’en remontrer même au roi. Où puisait il ce courage, cette force de caractère ? Dans sa foi, dans sa rectitude et dans intégrité morale. Le pouvoir a souvent besoin d’être chapitré.Est ce que tous les maux qui assaillent l ‘homme viennent de la société avec ses hiérarchies, ses classes antagoniques de dominants et de dominés, de bas et de haut, etc.. On pourrait disserter à l’infini.

Avec ce livre nous tenons un bel ouvrage plein de qualités. Une toute petite réserve, il est un peu trop chrisianisant… Mais venant de Michel Serres, c’est acceptable et légitime.

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