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Michael Edwards, La folie Shakespeare. Une étrange  exubérance. PUF, 2023

Michael Edwards, La folie Shakespeare. Une étrange  exubérance. PUF, 2023

Michael Edwards, La folie Shakespeare. Une étrange  exubérance. PUF, 2023

 

Vous êtes vous déjà posé la question ? Sur quoi l’unique Britannique devenu un Immortel de l’académie française, peut-il bien écrire, et dans la langue de Molière, s’il vous plaît ?  mais sur Shakespeare, mon cher ! Et j’ajoute avec respect qu’il écrit bien et sait parler de son héros, auquel il a consacré la plupart de ses livres. L’idée majeure est qu’il y a dans cette œuvre shakespearienne, si diverse, si forte, une obscurité voulue, des zones d’ombre qui semblent constituer une partie de la spécificité de cet homme, puisque derrière toute œuvre se trouve l’auteur, un homme avec ses aspirations et ses frustrations . Visiblement, un lien particulier unit l’auteur à son modèle qui est aussi son idole. Dès les toutes premières pages, j’ai sélectionné quelques passages savoureux frappés au coin du bon sens et qui révèlent une connaissance intime de Shakespeare (1564-1616). En voici un  qui me plait particulièrement :  La langue ne vit que lorsque l’écrivain lui-même (ou l’orateur) vit à tout moment profondément et amplement. (...) Créés par la Parole, c’est en partie par la parole que nous faisons face, à moitié victorieusement, à un monde à moitié déplorable.

 

L’auteur écrit une émouvante lettre à son idole pour lui dire tout ce qu’il lui doit en tant que poète et fin lettré.. Cette missive est un véritable bijou, célébrant la proximité entre les deux hommes. Chemin faisant, vu la spécificité   de l’auteur, un Britannique qui écrit dans les deux langues, on en vient à comparer les mérites spécifiques des deux idiomes. Difficile pour un non-spécialiste de suivre cet échange, mais il est évident qu’une certaine automaticité s’instaure volontairement ou involontairement  dans le choix des termes. Il est évident que les réflexes ne sont pas les mêmes dans les deux langues. Mais ici la conclusion s’impose d’elle-même : il écrit en français et,  de surcroit,  sur ce que la littérature anglaise a de meilleur à offrir, Shakespeare, sa dramaturgie, ses comédies et ses poèmes.

 

S’ensuit alors, dans cette lettre adressée au grand maître, tout un couplet de nature autobiographique, dans sa relation avec le maître... On y apprend comment le futur Immortel a fait connaissance avec Shakespeare, dans sa prime jeunesse. Il cite aussi quelques figures du génie français, en disant : ces Français qui se sont sitôt emparés de mon esprit et de ma sensibilité... Et oserais-je ajouter : y ont laissé une empreinte indélébile. Mais d’une certaine manière, l’auteur réussit tout de même une hiérogamie d’un genre bien particulier : marier une langue étrangère à l’origine, en l’occurrence, le français, au génie, au joyau et au porte-drapeau d’une autre littérature, la figure la plus dominante, Shakespeare. C’est la vie entre deux langues, deux univers qui scrutent différemment les œuvres de l’esprit du voisin...

 

La patience finit toujours par payer. Même ici, en lisant ce délicieux passage de Monsieur M.E. : à quelques pages de la conclusion, l’auteur parle de l’influence de la Renaissance et de la Réforme sur le penser et le sentir de l’auteur. Comment l’auteur du Roi Lear a- t- il réagi dans son œuvre en abordant indirectement les questions de l’infini, de la foi et de l’au-delà ? Ce théâtre est-il une représentation chrétienne ? J’en doute, quoi que puisse en penser l’Immortel ; cela amoindrirait puissamment la portée et l’influence de cette œuvre universelle... En écrivant ces dernières lignes, je médite sur la phrase que je viens de lire : périlleux, il est périlleux pour un écrivain d’écrire sur un autre écrivain.. La corporation est connue pour ne pas pratiquer le pardon des offenses... Cela ne nous empêchera pas de poursuivre cette passionnante lecture. Et tout bien considéré, parler de la place de Dieu dans la littérature, le théâtre et la poésie n’est pas interdit.

 

Dans le paysage français de la même époque, l’art se voyait convoqué, mobilisé pour défendre l’image du Christ et du christianisme. Cette religion est grandiose mais pas au point de ne rien tolérer d’autre qu’elle-même. Dieu soit loué, nous n’en sommes pas là...

 

Cette représentation du monde et de la vie humaine su terre véhicule nécessairement des idées sur l’absolu et le sens de l’existence. Les personnages du théâtre shakespearien incarnent des vertus, des faiblesses et tant de sensibilités différentes. Et c’est dans ce contexte que l’on peut parler de zones d’ombre...

 

A l’idée de ne pas pouvoir en dire plus, beaucoup plus, je ressens de la frustration. Mais le compte-rendu est déjà long, toutefois, je résiste pas à la tentation de parcourir ces bribes d’analyse, d’une grande sagacité dans ces différents passages. Ce qui frappe chez la plupart des personnages au destin fatal, c’est semble-t-il le sentiment de culpabilité, ce combat perpétuel entre la bienveillance et la malveillance, le désir de tuer et la tentation d’épargner une vie humaine ; sans cesse le héros shakespearien est confronté aux deux facettes de l’existence. Surtout dans des pièces comme Hamlet ou Macbeth où les êtres sont déchirés par les passions allocentriques qui les animent. Lisez cette phrase soulignée par notre Immortel : je sens mon cœur s’ouvrir... C’est là tout l’enjeu, tout le drame car le personnage va-t-il faire le bon choix ? Le bien qui se sépare du mal a tout juste autant de place que la tête d’une épingle. Et pourtant, c’est ce que ressent le spectateur que l’on tient en haleine : dans quelle direction le personnage va-t-il se diriger, se lancer ? Sera -t-il épargné par les remords ?

 

Comme on le notait plus haut, ce sont des personnages écrasés par leur destin ou la fatalité qui nous marquent. On se souvient de cette comparaison avec les mouches que des adolescents cruels écrasent sans le moindre regret, les hommes seraient des jouets entre les mains de la divinité. C’est l’illusion de la liberté, du libre arbitre humain. Il existe bien une folie Shakespeare... C’est un beau livre qui est venu ranimer des cours lointains de littérature anglaise à la Sorbonne.

 

 

 

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