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Sur L'erreur et l'orgueil de Roger Scruton

Roger Scruton : L’erreur et l’orgueil / Penseurs de la gauche moderne. Editions L’artilleur, 2019

 

En fait, cet important ouvrage écrit par un auteur qui a eu du mal à imposer ses idées allant à contre-courant du politiquement correct, se résume à une seule question à laquelle il répond de manière très tranchée par la négative : La gauche a t elle l’apanage exclusif de la vie intellectuelle ? Pourquoi toute idée ou personnalité de droite est automatiquement considérée comme un pestiféré ou un déviant condamnable ? D’ailleurs, ce volumineux ouvrage se clôt avec un long chapitre intitulé : Quest-ce que la droite ?

 

C’est donc à une talentueuse déconstruction de ce système bâtie par la pensée politique de gauche que se livre Roger Scruton qui affirme lui-même, dans les pages introductives de son livre, avoir été la cible d’intimidations et de calomnies de la part de ses adversaires idéologiques. Il évoque même des pressions exercées sur son éditeur afin de torpiller ses propres publications, faute de quoi sa maison d’édition serait ostracisée…

 

Il est vrai que sur près de cinq cents pages Scruton démolit patiemment et consciencieusement les la plupart des thèses des économistes, des sociologues et des philosophes de la gauche ; il n’épargne personne ni aux USA, ni au Royaume Uni, ni même en Italie et en France où Sartre et Foucault, sans oublier Deleuze , Lacan et Simonne de Beauvoir sont soumis à rude épreuve.

 

Scruton commence par poser une question : Qu’est ce que la Gauche ? Voici une partie de sa réponse : … «la justice sociale» est un objectif d’une importance si prépondérante, si incontestablement supérieure aux intérêts établis qui vont à son encontre, qu’elle purifie toute action faite en son nom. (p 19). Deux thèmes majeurs sont à l’affiche : l’émancipation et la justice sociale qui ont été bureaucratisées par la gauche qui s’en sert pour séduire ses adeptes et réduire au silence ses adversaires. Et pour y parvenir, la gauche se sert de la novlangue qui organise une sorte de système binaire où la classe ouvrière qui n’a rien d’autre à offrir que sa capacité de travail est opposée à son irréductible ennemi, la bourgeoisie qui dispose du capital et qui affirme son hégémonie sur la société grâce à son contrôle des moyens de production… Elle sait aussi exercer une influence intéressée sur la superstructure en se servant de l’infrastructure. Et cette ruse met à mal la thèse marxiste du matérialisme historique puisque l’esprit, l’intellect agit victorieusement sur les choses qu’il détermine dans un sens qui lui est favorable.

 

Scruton va reprocher à tous ces intellectuels de gauche qui ont lourdement pesé sur l’idéologie de notre temps, de tout contester, tout remettre en question afin de soumettre le réel à leur idéologie. Il va même jusqu’à citer la célèbre formule de Méphistophélès dans le Faust de Goethe : Je suis l’esprit qui toujours nie… Scruton parle de négativité fondamentale.

 

Pourtant, on ne peut pas s’élever contre une telle distorsion de la réalité et de la vie, car les crimes commis par la gauche ne sont pas considérés comme tels et on trouve toujours de bonnes raisons de les excuser. Et de citer le cas emblématique de David Irving, le célèbre négationniste de la Shoah. C’est le marxisme qui se livre opportunément à l’invention du passé et qui ne parle jamais d’hommes ou de femmes, mais de forces, de classes et des ismes. La lutte des classes est presque devenue un dogme de la théologie marxiste : l’ouvrier doit voir en son employeur ou patron l’ennemi juré dont les intérêts sont radicalement opposés aux siens ; quant à l’intellectuel, il doit se ranger aux côtés de celui qui est exploité par le capital et marquer sa solidarité avec ses luttes pour démanteler l’économie capitaliste. C’est un douloureux tête à tête entre l’argent, d’une part, et les cerveaux, de l’autre.

Mais la doxa marxiste semble être restée la même depuis le XIXe siècle livrant l’image d’un entrepreneur impitoyable, obnubilé par son seul profit et soumettant le salarié qui ne peut pas refuser ce qu’on lui impose. Scruton épingle même des sommités comme Galbraith et Dworkin qui ont favorisé en Amérique l’émergence d’un «establishment de gauche belliqueux.». Voici la conclusion de ce chapitre sur les USA et le Royaume Uni : Malgré toute leur ingéniosité, ils ont laissé, là où ils les ont trouvées, les questions intellectuelles véritables, ce qui est tout de même un jugement par trop tranché…

 

Le chapitre suivant consacré à Sartre et à Foucault n’est guère plus tendre. En page 171, l’auteur rappelle que Sartre avait légitimé en quelque sorte le meurtre des sportifs israéliens à Munich en 1972, ce qui n’avait pas manqué de troubler nombre de ses lecteurs ou adeptes. En 1982, un volume intitulé Le testament de Sartre fut publié, reprenant de tels débordements de l’auteur. Scruton parle d’orgueil lorsque Sartre décida de refuser le Prix Nobel qui lui fut décerné. Mais en dépit de toutes ces critiques, Scruton reconnaît les mérites de ce grand penseur du XXe siècle.

 

La transition menant vers Michel Foucault était toute trouvée. Scruton le place en tête de la génération suivante : philosophe social et historien des idées qui reprit le flambeau de la rhétorique antibourgeoise de Sartre et en fit un élément fondamental des programmes scolaires, d’abord en France, puis dans le reste du monde, notamment en Amérique. (p 178)

 

Foucault a marqué aussi son temps par cette question cruciale qui a contribué à lui gagner bien des lecteurs et des adeptes : D’où parles tu ? C’est la phrase qui est à la racine de sa quête des structures secrètes du pouvoir. A ses yeux, un même principe directeur régit les structures de la vie sociale : … Quoi d’étonnant si la prison ressemble aux usines, aux écoles, aux casernes, aux hôpitaux, qui tous ressemblent aux prisons. Derrière toutes ces institutions, Foucault recherche ce noyau de pouvoir caché… (p 193) Mais Scruton n’accepte pas de voir la réalité subordonnée à la pensée. C’est un peu sa ligne directrice dans ce livre intitulé L’erreur et l’orgueil. Foucault subodore dans le moindre acte de nature sociale la marque de la domination bourgeoise.

 

Les penseurs à la mode outre-Rhin ne sont pas oubliés, notamment Théodore Wiesengrund Adorno et Jürgen Habermas. Adorno tente de comprendre l’utopie par l’art et il critique aussi vertement la culture de masse qui contribue à l’asservissement de l’individu. Cette lutte contre les idoles modernes prend sa source, selon Scruton, dans la Torah qui commande de bannir toutes sortes d’idoles. Mais Scruton précise bien que le philosophe (d’origine juive) ne s’est jamais donné la peine d’étudier les documents révélés du judaïsme.

 

En ce qui concerne Habermas et quelques autres, abordés un peu plus loin, Scruton dénonce un langage prisonnier d’un jargon dénué de sens. C’est peut-être un peu dur, voire même injuste mais cela arrive souvent : le panorama exploré dans ce chapitre nous a permis d’assister à un remarquable travail d’annihilation (p 269).

 

Des auteurs à la mode ne comprennent probablement pas eux-mêmes ce qu’ils font lire aux autres… Et ils les enferment dans un concept à usage multiple, la bourgeoisie, qui fait figure d’ennemi social sempiternel.

 

Le chapitre suivant augure bien de son contenu : Non-sens à Paris : Althusser, Lacan et Deleuze. Pour l’auteur, tous ces intellectuels brillent par une production idéologique en faveur des ouvriers au moment même où cette classe sociale est en train de disparaître. Inutile de revenir sur le rôle majeur et par la suite la fin tragique d’Althusser dont l’idée majeure était que le but ultime de toute entreprise intellectuelle était la révolution.. Scruton a beau jeu de produire certaines citations de tous ces intellectuels de gauche qui ne voulaient absolument rien dire et qui sont même incompréhensibles pour des esprits normalement constitués. Le meilleur exemple nous est livré par Staline en personne, qui, il est vrai, n’était pas vraiment un intellectuel : Les théories de Marx sont vraies parce qu’elles sont exactes… (p 345) Pour dénoncer de telles escroqueries intellectuelles, Scruton parle de machine à non sens.

 

L’auteur reconnaît que ce travail de dénonciation est très vaste et qu’il ne peut l’entreprendre que dans une mesure très limitée. Tant l’emprise sur les esprits est forte et bien enracinée.

 

Dans ce livre, l’auteur veut montrer que la gauche a lancé une véritable OPA sur l’esprit des intellectuels occidentaux au point qu’aucun d’entre eux ne pouvait se défaire de cette emprise sans risquer de perdre son statut de philosophe ou de penseur. Cette gauche a pris possession de la culture, excluant quiconque osait contester ses valeurs issues d’une certaine interprétation (biaisée) de l’Histoire.

 

Dans les dernières pages de l’ouvrage ici présenté, l’auteur résume ce qu’il a développé tout au long de son enquête. Redonnons lui la parole : Nous ne savons rien de l’avenir socliaste, si ce n’est qu’il est à la fois nécessaire et attrayant. Notre préoccupation première est l’argumentation «convaincante» contre le présent, qui nous amène à détruire ce que nous ne pouvons remplacer, par méconnaissance. (p 465).

 

Scruton n’admet pas la négativité de la gauche intellectuelle mais que devrait faire la droite pour agir contre ce pessimisme de la culture, même si la période historique envisagée n’est pas la même… La réponse est : il faut sauver le langage de la politique, faire barrage à la novlangue. Mais bien au-delà de cela, le cœur du débat est de savoir comment ériger une société sans classes, contrairement au communisme qui prétend libérer la classe ouvrière en l’asservissant au régime du parti unique qui confond allégrement l’Etat et la société civile, bafoue les règles du droit et ne tolère aucun opposition. Mais n’est ce pas une utopie que de vouloir créer une telle société idéale ? Voici une citation de Kenneth Minogue : le ver de la domination réside au cœur de la nature humaine et la conclusion qui s’impose à nous est que toute tentative de renverser la domination… est une tentative de détruire l’humanité. (P 470)

 

Toute l’histoire de la philosophie politique a consisté à remplacer le prix des chose par la valeur des choses.. Et cet itinéraire passe par la religion, l’art et la culture. Il faut aussi sauvegarder la démocratie représentative et le droit, deux principes que la gauche extrême ne préserve pas dans les démocraties dites populaire.

 

Comment conclure ? Ce livre nous a beaucoup appris, il se soucie comme d’une guigne du politiquement correct. Il conteste légitimement une sorte de terrorisme intellectuel dont une certaine gauche, pas toute la gauche, s’est fait une spécialité…

 

 

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