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Jésus avant le Christ par Armand Abécassis

Sur Jésus, ses origines, ses intentions premières et son rôle dans l’histoire des relations mouvementées judéo-chrétiennes, les esprits naïfs pensaient que tout, ou presque, avait été dit. La lecture attentive du dernier livre du professeur Armand Abécassis, le plus ancien parmi nous dans le grade le plus élevé, prouve, de manière convaincante, le contraire. Dans une éclairante préface qui n’égale en lucidité que sa belle conclusion, il affiche ses convictions et mobilise tant d’arguments historiques et théologiques pour les défendre. Mais avant d’entrer in medias res, il faut souligner deux choses : d’abord A.A. a toujours été passionné par ces controverses entre les Juifs et les Chrétiens. Ensuite, il met en évidence son respect pour cette grande religion universelle qu’est le christianisme. Il pratique donc l’enseignement de l’estime et de la dignité dans les deux sens : les Juifs ont, certes, été sérieusement malmenés par une Eglise oublieuse de ses origines, mais ce fait historique, si incontestable soit-il, ne leur donne pas le droit de tenir sur la religion des Evangiles ou sur Jésus un discours irrespectueux…

Ce livre est remarquable, il va droit au but et affiche clairement ses intentions : renforcer toujours plus le dialogue, le respect et l’amitié entre  deux traditions religieuses si proches l’une de l’autre, à l’origine, avant  de s’invectiver plus ou moins durement et de finir par se combattre. Je pense que ces deux religions sont devenues différentes mais n’ont jamais été indifférentes l’une à l’autre… Le regretté Père dominicain Bernard Dupuy que le professeur A.A. a bien connu, avait jadis organisé un colloque à Bruxelles sur ce qu’il avait appelé ; Juifs et Chrétiens, un vis-à-vis permanent. Dans le présent ouvrage, l’auteur dépasse ce qu’il faut bien nommer un antagonisme et pave la voie à une meilleure compréhension entre les deux religions..

  J’aimerais citer ici quelques ouvrages fondamentaux qui ont jalonné cette recherche sur la judéité de Jésus, sa fidélité aux préceptes de la Torah et ce que l’église chrétienne en a fait ultérieurement. Ce que A.A. nomme la christianisation des sources anciennes… Et cette recherche a justement permis de dégager deux pôles : le Jésus de la Tradition et le Jésus de l’Histoire.

  J’irai très vite tant la matière est immense : certains auteurs juifs, issus probablement de la période médiévale mais recyclant des matériaux talmudiques ou aggadiques plus anciens, ont compilé un terrible Evangile du Ghetto, les Toledot Yeshu où le prédicateur de Nazareth est présenté en des termes particulièrement ignominieux… Ce qui explique une tel brûlot sans l’excuser, sans toutefois le justifier, ce sont les cruelles persécutions subies par des communautés auxquelles Jésus lui-même avait appartenu. Le pasteur allemand Günter Schlichting avait édité une autre version de ce texte en 1982 avec toute la concision dont l’érudition germanique a le secret. J’en avais jadis rendu longuement compte dans la REJ de Georges Vajda. IL y eut aussi les Toledot Yeshu, présentes par Jean-Pierre Osier aux éditions Berg International…

  Tout le Moyen Age et même l’époque moderne sont jalonnés par diverses tentatives de traiter la question cruciale suivante : Jésus a-t-il jamais quitté formellement sa religion de naissance ? Avait-il l’intention de fonder une autre religion ? Aurait-il validé ou même avalisé l’antinomisme prononcé et revendiqué dont Saint Paul s’est fait le thuriféraire ? Il suffit, pour cela, de s’en référer à l’épître aux Galates au sujet de la circoncision… Autant de questions, et bien d’autres, auxquelles A.A. tente d’apporter de bonnes réponses en analysant finement les sources évangéliques.

  Le livre met singulièrement l’accent sur les fondements juifs de cette littérature évangélique ; ceci est de notoriété publique, et notamment grâce à ce monument de l’érudition allemande, compilé par deux éminents savants, dont aucun n’était juif : Hermann Leberecht Strack (auteur d’une Introduction au Talmud et au Midrash) et Paul Billerbeck. Kommentar des Evangeliums aus Talmud und Midrasch (Commentaire des Evangiles à l’aide du talmud et du midrash… Le titre parle de lui-même et rend superflu tout autre commentaire. On cite l’exemple-type du Pater Noster qui est un calque du kaddish juif. A .A. montre que cela n’est pas étonnant : tous les évangélistes étaient juifs (hormis Luc) et n’avaient pas d’autre modèle que celui offert par leurs propres racines juives. Cependant, les emprunts au sol nourricier juif ne sauraient suffire pour dénier au christianisme toute valeur ou toute originalité… C’est une religion en soi qui puise en elle-même sa propre justification, tout en respectant ses racines juives.

  Mais l’implacable zèle convertisseur de l’Eglise est venu à bout de la patience juive, en dépit de capacité de résilience : tout le Moyen Age bruit de réponses juives à ces sempiternelles remises en cause du refus juif d’accepter le message chrétien. Non que ce dernier soit invalide mais simplement on ne voulait pas qu’il remplace l’institution qui lui avait donné naissance, à savoir la synagogue  ; c’est la thèse qu’A.A. défend avec brio.

  Quelques exemples choisis au hasard : même Maimonide dans son Guide des égarés fait une allusion très subtile à cette défiance de la part des juifs : Dieu peut tout faire, écrit-il, tout produire ou tout annihiler, mais il ne saurait s’autodégrader. En d’autres termes, il ne saurait se faire homme, pas d’Incarnation du Verbe…

  Je fais un saut historique et en viens à Eliya Delmédigo (ob. 1493) qui, dans son Examen de la religion démontre qu’une substance ne saurait se muer en une tout autre substance. Allusion fine à des articles de foi des Chrétiens. Même Moïse Mendelssohn eut maille à partir avec  J.K. Lavater, ce diacre zurichois qui le somma publiquement soit de se convertir soit de réfuter la religion chrétienne…

  La science du judaïsme au XIXe siècle avec à sa tête Abraham Geiger, auteur d’un article sur Jésus juif, s’est confrontée ai problème posé par Jésus… Et puis, n’oublions pas H. Grätz, lecteur des Evangiles, analysé par notre cher collègue Alain Boyer.

  Enfin, le texte émouvant de Léo Baeck que j’ai traduit de l’allemand en 2002 et qui a paru aux éditions Bayard, Das Evangelium als Urkunde der jüdischen Religionsgeschichte (L’Evangile, une source juive) (Berlin, 1938, Paris, 2002) peut être considéré comme un précurseur de la contribution d’A.A. Malheureusement, il n’eut que peu d’écho à l’époque de sa parution, en 1938, car la Gestapo en avait saisi presque tous les exemplaires…

  Dans ce plaidoyer qu’il faut considérer comme une bouteille à la mer, Baeck plaide en faveur d’une communauté de destin des deux grandes religions dont aucune ne peut exister sans l’autre. A.A. dit même que Dieu a besoin des deux…

  Cette expression me rappelle ce que Rosenzweig dit dans les dernières pages de son Etoile de la rédemption. Avec tant d’émotion, lui qui fut à deux doigts de franchir le pas et de se convertir au protestantisme, avant de se raviser et d’opter pour une stricte observance des préceptes divins ; il dit que c’est Dieu qui est le vérificateur (die Bewährung), lui seul sait qui a raison. Mais même Dieu a besoin des deux ouvriers, le Juif et le Chrétien : toutefois, Rosenzweig ajoute que le Chrétien est sans cesse en mouvement, sur la route, pour atteindre son but, alors que le Juif a déjà, sur place, tout ce qu’il recherche.

  Par l’étendue de ses recherches et par le nombre de sujets traités, l’ouvrage de A.A. ne se limite pas à des généralités. Il s’ouvre sur la méthode exégétique des Evangiles et montre que comme la Torah, ceux ci reposent sur le midrash, l’interprétation traditionnelle juive. Ce que Baeck avait déjà démontré. De nombreux personnages bibliques, de nombreux faits étaient interprétés dans ce sens et ramenés à Jésus ou à des événements marquants de son existence. On pense ici à un ouvrage assez ancien du Père Joseph Bonsirven, Exégèse rabbinique et exégèse paulinienne qui tenait aussi compte de ce fait : sans le midrash, pas d’Evangile… Mais tout ceci, toutes ces convergences, ces origines communes, cette Schicksalsgemeinschaft (communauté de destin) furent occultées parce que judaïsme et christianisme n’avaient pas divorcé par consentement mutuel ; ce fut plutôt un divorce  conflictuel qui dure près de deux millénaires… sous une forme apaisée.

  Des mêmes Ecritures, les Juifs et les Chrétiens n’avaient pas la même approche, chaque parti les tirant vers soi de son mieux. Ce qui posait le problème de la véracité des saintes Ecritures : là où les juifs fidèles à la tradition ancienne voyaient des renvois à leur propre histoire et à leurs grandes épopées, les Chrétiens procédaient à une relecture entièrement nouvelle et qui plaçait Jésus au centre de tout l’édifice biblique. Sur les mêmes textes, les deux partis ne parlaient plus de la même chose.

  Pour être équitable, il faut reconnaître que des deux côtés, les deux émanations religieuses interprétaient les Ecritures avec le même arbitraire : la classe des érudits de la Tora était immergée dans l’histoire nationale tandis que les adeptes de Jésus prétendaient le lire ou le retrouver partout. Exemples : Quand il est question de l’arche de Noé on voulait y voir le bois de la croix qui a sauvé l’humanité. En Noé lui-même, on voulait voir Jésus en personne, symbole d’une humanité nouvelle et régénérée.. Un exemple de la liberté exégétique des docteurs des Ecritures : dans le livre de la Genèse, le patriarche Jacob résume sa situation à l’intention de son frère ennemi Esaü en lui dit : j’ai habité avec Laban, son oncle maternel. En hébreu habité se dit GARTI dont la valeur numérique se trouve être 613, ce qui correspond au nombre des commandements positifs et négatifs, d’après  la littérature rabbinique… Les sages ont interverti les lettres du mot GARTI, ce qui donne TaRYaG, dont la valeur numérique est 613… Et pourquoi ce tour de passe-passe exégétique ? Pour prouver à tout prix que même au domicile d’un voleur et d’un tricheur (Laban, son oncle maternel), le patriarche Jacob n’a pas cessé de vivre conformément aux règles religieuses…

  Puisque nous parlons de Léo Baeck, conscience du judaïsme moderne, il fut rappeler que, tout jeune rabbin dans une bourgade reculée d’Allemagne, il eut à relever un grand défi : un éminent professeur de théologie protestante Adolphe von Harnack avait, au cours des deux semestres de l’année 1900, donné -dans le cadre de l’université de Berlin- une série de conférences publiques sur l’Essence du christianisme. Ces conférences furent publiées immédiatement en raison de l’immense succès qu’elles avaient remportées. Le professeur von Harnack,  par ailleurs, spécialiste de Marcion plaidait, comme son maître, en faveur d’une coupure radicale avec le judaïsme. Et quant à Jésus, il défendait l’étrange thèse suivante : Jésus n’avait aucune relation avec son environnement. Un peu comme une plante qui pousserait sur un terreau sans avoir la moindre relation avec son sol nourricier, le judaïsme ! les autorités ecclésiastiques se sont empressées de condamner une théorie aussi suicidaire qu’est le marcionisme.

  Et en 1905 le jeune Baeck publia à son tour une Essence du judaïsme, traduite aux PUF en 1993 par mes soins. En 1922, Baeck remania considérablement son œuvre, l’étoffant justement  sur le sujet qui nous occupe ici. Mais dans son livre, Baeck a évité toute polémique avec le théologien protestant. A la mort de ce dernier, Baeck devenu le grand rabbin d’Allemagne a envoyé un télégramme de condoléances à sa veuve…

  A.A. montre de la manière la plus claire combien le Jésus de l’Histoire n’avait pas d’attache religieuse en dehors de la religion de ses pères. Et la même thèse avait été défendue par Jean-Paul Meier, un religieux catholique en poste dans une université catholique américaine (Notre-Dame), dans un ouvrage en plusieurs volumes, traduit aux éditions du Cerf, Un certain Juif nommé Jésus… Pour ce professeur qui a lui aussi réalisé une œuvre remarquable, il ne fait pas le moindre doute que Jésus fut un juif observant, proche des siens et adhérant du plus profond de lui-même à la Tora. Mais  le judaïsme traversait alors une grave crise et un certain nombre d’abus, notamment de la part de l’establishment du temple, pouvait provoquer la légitime indignation d’un doux rêveur (E. Renan).

  L’une des principales pommes de discorde entre les Juifs et les Chrétiens tient assurément aux titulatures de Jésus : Messie-roi, roi-Messie, fils de Dieu, roi des Juifs, Jésus Christ, Jésus le Christ etc… Ce qui pose le problème de la messianité de Jésus.  Si toutes ces titulatures n’avaient pas péché contre la séparation absolue entre l’essence divine et la créature, les choses auraient été moins compliquées. Pour les juifs, en dépit du grand respect dû aux croyances d’autrui, une foi basée Certes, dans le Deutéronome ; on dit que les enfants d’Israël sont tous des fils de Dieu, mais pas dans le même contexte théologique.

  J’ai particulièrement apprécié le chapitre consacré aux Béatitudes et à la comparaison avec la terminologie hébraïque désignant  le leitmotiv . heureux ceux ou celles. A.A. insiste à juste titre sur les différentes versions de ces mêmes Béatitudes et montre que leur essence, leur constitution, est essentiellement juive… Lors des confrontations entre Juifs et Chrétiens, notamment au Moyen Âge,  de telles évidences étaient énergiquement niées au motif que Jésus avait entièrement tourné le dos à ses origines, à sa formation et à sa culture juive pour aborder un espace spirituel radicalement nouveau alors que son message était spécifiquement juif. L’accent était souvent mis sur le discours prophétique afin de discréditer le contenu du Pentateuque, assimilé abusivement à une matière aride juridico-légal. L’héritage paulinien, notamment sous son aspect antinomiste, s’était imposé à l’esprit des tout premiers conciles. Je me souviens d’une phrase d’Etienne Trocmé, le spécialiste mondialement connu de l’Evangile selon Marc, l’auteur aussi d’un remarquable ouvrage, L’enfance du christianisme (Noêsis) : les chrétiens des premiers siècles ne savaient pas encore qu’ils n’étaient plus juifs… Or, tout leur trésor théologique était fondé sur le midrash jusqu’au jour où l’esprit du pagano-christianisme a fini par l’emporter…

  Jésus avait bien critiqué un leadership religieux qui ne brillait pas par sa recherche de la justice et de l’équité, mais comme l’écrit A.A. (p. 237 in fine) : Il (Jésus) n’a rien ajouté ni rien retranché, comme il l’a proclamé lui-même.

  A.A. se penche aussi soigneusement sur les antithèses censées permettre à Jésus de prendre systématiquement le contre-pied de certains enseignements de la Tora. En somme, une relecture juive intégrale de toute la littérature évangélique.

  Avant d’être le Christ, Jésus a été u adepte du Judaïsme dont il a réévalué les doctrines sans jamais les rejeter. Ce livre de A.A. est une contribution de premier ordre aux relations de Jésus avec sa religion de naissance…

 

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