Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

Gavin D, Doctrines catholiques sur le peuple juif après Vatican II. Le Cerf, 2022

Gavin D, Doctrines catholiques sur le peuple juif après Vatican II. Le Cerf, 2022

Gavin D, Doctrines catholiques sur le peuple juif après Vatican II. Le Cerf, 2022

 

Voici un ouvrage imposant, une véritable comme, engagée dans un certains sens,  qui tente de démêler cet écheveau quasi inextricable des relations ou plutôt des pommes de discorde judéo-chrétiennes. Et cela dure  depuis plus de deux mille ans! Certes, les relations, jadis conflictuelles, se sont apaisées et le corps sain de l’église, notamment catholique, a fini par comprendre qu’il fallait accepter le messianisme juif, et, reconnaitre que l’alliance du peuple juif avec Dieu était irrécusable. C’est un grand pas en avant, dans la bonne direction, mais on n’en a pas fini avec les difficultés théologiques pour autant. Dont le présent ouvrage peut nous donner une petite idée.

 

On ne peut pas prétendre que ce livre clôt les discussions qui se développent depuis deux millénaires.  Son principal mérite est d’observer une neutralité, toute relative, dans le traitement des croyances qui divergent selon qu’on est juif ou chrétien. Pour un catholique croyant ou pratiquant, certains as passages sont discutables, alors que pour le judaïsme rabbinique il y a des lignes rouges qu’on ne peut pas franchir, notamment dans le domaine de l’exégèse biblique et dans la nature ou la caractéristique de la forme dite divino-humaine de Jésus... Certes, le chemin a été ouvert depuis Vatican II avec la publication de Nostra Aetate qui amorce la première grande reconnaissance du judaïsme par les catholiques. Pensez donc ! Auparavant, l’église prétendait, dans les milieux les plus extrémistes qu’après la chute du Temple et la défaite de l’an 70, c’est le nouveau rameau du christianisme qui incarnait la légitimité de la théophanie. Le judaïsme devenu rabbinique se voyait soudain «délégitimé». L’histoire juive, proprement dite, s’arrêtait là, puisque la synagogue, matrice de l’église, refusait de voir en cette dernière l’incarnation de la nouvelle foi. C’était un véritable verrou qui annihilait toute discussion sérieuse  entre deux partis qui s‘accusaient mutuellement d’hérésie et d’infidélité à la parole divine.

 

Le présent ouvrage entreprend de revoir toutes ces questions âprement débattues pendant des siècles, dans un esprit nouveau, mais on sent bien que les marges de manœuvre sont étroites. L’auteur se demande si ces nouvelles approches de la question juive sont en continuité avec les enseignements du magistère ou s’ils constituent une rupture. Par exemple, l’antinomisme paulinien qui a tant marqué l’attitude catholique dans un sens très négatif, est battu en brèche  dans ce livre, en espérant que je ne me trompe pas. Durant des siècles et des siècles, l’église catholique a considéré que  les  préceptes divins (mal traduits ici par rituels) étaient morts et mortifères. Aujourd’hui, l’église a changé d’opinion sur ce point nodal qui compte tant pour les juifs ; et l’auteur du présent ouvrage soutient que cette nouvelle théorie ou attitude est en conformité ou dans le prolongement des enseignements magistériels...

 

La question qui se pose ici, mais il y en  a tant d’autres, est de savoir si l’on peut évoluer sans se dénaturer, sans se renier. Il s’agit évidemment de l’église catholique qui a dû se séparer de démarches attentatoires à la légitimité et à la dignité du peuple juif et à sa foi ancestrale. Mais on ne peut pas lui dénier un certain courage : dire, reconnaître enfin, que les juifs ont le droit de pratiquer des commandements considérés comme salvifiques (alors que cette vertu n’ était reconnue qu’à la seule personne de Jésus) constitue une avancée majeure dans les relations apaisées entre juifs et chrétiens... Cela équivaut à une réhabilitation  fondamentale du judaïsme rabbinique. Pour l’église catholique, agir de la sorte n’a pas été chose facile... Mais l’auteur ne renonce pas à l’essentiel à ses yeux : faire admettre par les juifs le statut messianique de Jésus...

 

Les théologiens ont discuté de la nature de ce peuple d’Israël dont on parle tant : s’agit-il des Hébreux de la Bible hébraïque ? S’agit-il de ceux qui sont nés dans le giron de l’époque ultérieure, donc du judaïsme postexilique ? Et selon la réponse, à qui devrait profiter la promesse divine de sceller un pacte, une alliance irrévocable avec Dieu ?

 

Ceci nous ramène vers des questions plus matérielles, voire carrément politiques ; la promesse de la terre touche évidemment non seulement les temps antiques mais aussi les faits contemporains, l’État d’Israël fondé en 1948 ?. Mais ce n’est pas la chose la plus discutable dans ce livre. Parlant du zèle convertisseur de la mission chrétienne auprès des juifs, l’auteur propose une solution  censée ménager la chèvre et le chou, l’auteur écrit ceci, dès les premières pages :

 

Cependant, un nouveau sens de témoignage apparait lentement. Seule une ecclésia catholique hébraïque  (ce que ce même document de 2015 appelle «l’église de la circoncision» peut témoigner au monde juif  de la bonne nouvelle non menaçante de l’Évangile de Jésus-Christ. Si les juifs devenaient catholiques ils ne reconquerraient pas aux promesses ou aux devoirs de leur appartenance au  peuple de la première alliance.  La question de savoir si ces devoirs sont obligatoires pour ces «convertis».  est disputée. Le thème des juifs catholiques revient tout au long du livre. Ce thème est embarrassant et n’est pas toujours le bienvenu dans le dialogue entre catholiques et juifs, en partie parce que ces «juifs convertis» sont normalement considérés comme des apostats. Telles sont les complexités qui se déploient inévitablement lorsque des questions difficiles sont  explorées.

 

On est donc prêt à utiliser tous les emballages-cadeaux pour vendre le christianisme aux juifs...  En dépit de toute ma bonne volonté et de mon engagement en faveur d’un authentique dialogue  de l’estime (Jacob Kaplan) entre juifs et chrétiens, je suis assez choqué par ce que je lis. D’où cette longue citation qui heurte une sensibilité juive. Si j’ai bien compris, «notre sainte mère», l’église est prête à tout pour attirer les juifs dans le camp de la religion chrétienne. Oserai-je dire que c’est assez indigne ? Pourquoi s’ingénier à cacher les évidences et reconnaître qu’une certaine église ne renonce toujours pas à cet esprit missionnaire qui a empoisonné les relations durant deux millénaires. Et si on inversait les rôles ? Que dirait le catholique moyen si on tentait par de tels artifices de le reconduire vers le judaïsme que les premiers conciles ont abandonné dans le sillage de Saül de Tarse, durant ce qu’on non nomme l’enfance du christianisme ( Etienne Trocmé) ? 

 

Il faut laisser Israël suivre la voie qui est la sienne. Il n’a pas raison sur tout mais il campe sur des certitudes et des croyances qui ne sont pas moins défendables que certaines vérités  dites d’Évangile... Le grand philosophe  juif néo-kantien, Hermann Ézéchiel Cohen (ob. 1918) aimait dire que le catholicisme était une mythologie ; il est vrai qu’il préférait la religion évangélique...

 

Les efforts de l’auteur de ce livre de convaincre les juifs (selon la chair) de rallier la foi chrétienne peuvent susciter une certaine impatience dans un public juif, même éloigné de la synagogue. Et ceci se produit quand on suit les tentatives plus ou moins subtiles de parler des rites ou lois rituelles ou encore de lois cérémonielles (Zeremonialgesetze si chères à Moïse Mendelssohn, mais dans un tout autre esprit que celui de l’auteur. On essaye ici de rapprocher deux impératifs irréconciliables ; le caractère irrévocable de l’alliance du peuple juif avec Dieu, d’une part, et le rejet des lois juives vétérotestamentaires ou même issues du rabbinisme, d’autre part. L’auteur soutient qu’on peut réinterpréter les positions officielles de l’église (Saint Augustin et Thomas d’Aquin) pour qui les rites juifs étaient morts et mortifères... C’est inacceptable. Mais l’auteur a beau se livrer à toutes les contorsions exégétiques qu’il voudra, il ne réussit pas à sortir de la contradiction suivante : si Dieu n’a pas révoqué son alliance avec son peuple, pourquoi admettre, recommander et pratiquer la mission qui vise à les convertir à la vraie foi... On a beau scinder la masse des orants et des fidèles juifs en plusieurs catégories (ceux qui se veulent juifs avec Jésus, ou qui pratiquent envers et contre tout, juifs bibliques ou rabbiniques, talmudiques), le problème reste entier. Mais je finis par penser que le genre même de la collection autorise ce type de spéculation. Prosélytisme...

 

Les autres questions débattues sont tout aussi controversées, mais je désire revenir sur un point : la traduction fautive des termes rites, ritualisme, loi cérémonielle, lois rituelles, etc… pas une fois n’intervient dans sa pureté originelle le terme hébraïque de mitswot. Qu’on y croie ou qu’on n’y croie pas.

 

 IL s’agit du contenu positif de la religion d’Israël qui est aussi la communauté juive au plan historique. Et personnellement, en tant philosophe-historien, spécialiste des textes religieux, je n’ai aucun problème à accepter nos frères chrétiens comme partie intégrante d’Israël ; la seule chose qui ne va pas, c’est de nous chasser de chez nous !

 

L’auteur ne parvient pas à une attitude équilibrée décernant aux uns et aux autres des brevets de respectabilité et de loyauté. Et ce n’est pas faire injure aux uns et aux autres que de le rappeler.  Ce «missionarisme»  catholique que le grand rabbin Jacob Kaplan dénonçait jadis, comme un pillage des âmes, n’a pas entièrement disparu.

 

Pour ma part, je préfère l’attitude de Franz Rosenzweig dans les dernières  pages de son Etoile de la rédemption : Dieu a besoin des deux ouvriers, juif et chrétien. La Vérité ? C’est Dieu qui authentifie la véracité de la foi des uns et des autres. Rosenzweig utilise le substantif allemand, die Bewährung, la vérification, la véracité.

 

Et il s’agit bien là de la véracité des Écritures saintes. De la Bible.

 

 

Les commentaires sont fermés.