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Les spiritualités en temps de pandémie. Sous la direction de Laetitia Atlani-Durault. Albin Michel

Les spiritualités en temps de pandémie. Sous la direction de Laetitia Atlani-Durault. Albin Michel.

 

Il fallait y penser et c’est bien ainsi, en dépit des réserves que nous inspire la tonalité de cet ouvrage. Et en fait, c’est le titre lui-même qui fait débat : fallait il comprendre comment les religions et les différents courants spirituels LISENT la pandémie ou faut-il simplement voir la réaction de ceux et de celles qui semblent incarner les visions du monde dont ils se veulent les porte-parole ? J m’explique.

  

Les spiritualités en temps de pandémie. Sous la direction de Laetitia Atlani-Durault. Albin Michel.

 

 

Prenons l’exemple bien connu de tous : la Bible procède à une lecture théologique de l’Histoire. Tout ce qui se produit sur cette terre est censé avoir été voulu et installé par Dieu en personne. Il n’est pas d’autre agent dont l’effectivité dépasserait la volonté divine et la théodicée. Même si l’enchainement des causes et des effets n’apparait pas nettement aux pauvres êtres humains que nous sommes, c’est bien Dieu qui est à l’origine de tout ce qui nous arrive, en bien ou en mal. Il suffit de s’en référer au livre de Job. Nous entendons par là que l’essor d’une région pu d’un peuple ne peut provenir que de Dieu. Donc, lorsque le peuple d’Israël gagne une bataille, ou subit une défaite, c’est la volonté divine qui s’est servi de cette circonstance soit pour récompenser le peuple, soit, au contraire, pour le punir de ses méfaits et de son inconduite.

 

Cela vaut aussi et surtout pour ce type de calamités que sont les famines, les inondations, les guerres, la sécheresse, la famine, etc… et la pandémie. Lorsque la Bible s’empare de ce mythe oriental bien connu qu’est le Déluge, elle prend bien soin d’en expliquer la survenue par la violence des rapports entre les humains sur terre : Dieu découvre soudain la malignité et la méchanceté de sa création et ne trouve pas d’autre moyen de la rédimer qu’en la détruisant presque entièrement… C’est une manière d’expliquer les événements historiques en les corrélant avec la conduite morale ou immorale des personnes. C’est ainsi que je comprenais ce titre avant que la lecture de l’ouvrage ne vienne démentir cette première approche… Il faudra donc un prochain ouvrage orienté différemment avec, en son centre, une approche plus théologique. Ceci est déjà présent, d’une certaine façon, dans les interventions des représentants chrétiens. On apprécie particulièrement l’exégèse de la conduite du bon Samaritain.

 

Mais tout n’est pas perdu puisque la lecture de ce livre a évoqué des faits profondément ancrés dans ma mémoire. Je suis un rescapé du tremblement de terre d’Agadir  en 1960. J’ai quitté ma ville natale en ruines au petit matin, en pyjama. Durant la nuit de la catastrophe, des répliques moins fortes se firent sentir, ce qui provoquait des prières de la part de la population musulmane. Ces hommes qui comprenaient ce qui était arrivé (je n’avais pas  encore dix ans) reliaient le tremblement de terre non pas à des déplacements de couches tectoniques mais à une intervention divine. Mais ce qui est nettement plus intéressant ne se produisit que quelques mois plus tard : des gens simples invoquaient la punition divine qui s’était abattue sur la ville d’Agadir en  raison  de la mauvaise conduite de ses habitants. Et se développa alors toute une série d’explications mythiques rendant compte de la catastrophe. Personne parmi la population autochtone ne parla de causes physiques, matérielles ayant provoqué la catastrophe.

 

Pour ce qui est de la pandémie, on peut dire que c’est à peu près la même chose dans la Bible : le terme hébraïque traduisant la pandémie est formé sur la racine qui signifie frapper durement (li-ngof), priver un être de son âme, de son principe vital, d’où l’expression hébraïque, corps sans âme, (gouf nghouf), inanimé. La pandémie se dit donc maggéfa. Et lorsque les prêtres  (notamment le plus élevé d’entre eux) bénissent le peuple d’Israël, en particulier le jour des propitiations, il prie pour que son peuple ne soit jamais atteint par les pandémies, les maladies, les calamités naturelles, etc….

 

C’est cette partie théorique, servant d’arrière-plan, qui eût gagné à être présente dans cet ouvrage. Mais les réflexions qui en constituent l’ossature ne sont pas dépourvues d’intérêt pour autant.

 

La pandémie, hormis cette vision théologique ou cette lecture religieuse, a bouleversé les relations humaines, des citoyens entre eux, mais aussi leurs rapports avec l’état qui les administre. Les citoyens entre eux sont devenus  des dangers mutuels potentiellement. La terre entière était devenue un champ d’exposition au virus la Covid 19. On a tendance à l’oublier mais avant la découverte providentielle des vaccins, les endeuillés ne pouvaient même plus voir le visage de leurs chers disparus une dernière fois… Dans les hôpitaux, les Éphods et chez eux, les gens mourraient par centaines. Seule une providentielle résilience a permis de surmonter momentanément cette horreur.

 

Aujourd’hui, on peut se rendre dans des lieux de culte sans limitation, les porteurs de masque se font plus  rares alors qu’il y a quelques mois, les contingents d’orants étaient strictement limités et les masques obligatoires lors des offices religieux. Personne n’embrassait plus personne. On ne se serait plus la main… Des rassemblements religieux aussi importants que ceux de Kippour ou de Rosh ha-Shana pour les juifs étaient parcimonieusement fréquentés. La même chose vaut du jeûne du mois de ramadan. Tout le monde se souvient de ce  Pourim meurtrier  qui a décimé la communauté juive. Imposant de fortes restrictions pour la fête de Pessah, le Premier ministre d’Israël avait alors promis que Pessah ne serait pas comme Pourim. C’est dire… Nul ne souhaitait le retour de la pandémie.

 

C’est dire combien ce mal a ébranlé les fondements de notre socio-culture. Ne plus pouvoir prier en communauté, ne plus pouvoir se recevoir en familles, autant de privations inouïes à ce jour et qui laisseront des traces dans nos mémoires collectives mais aussi individuelles.

 

L’une des contributions met l’accent à juste titre sur le décentrement de soi au profit d’autrui, sur les limites de notre intellect et de nos ressources, en général. Mais cette dure épreuve nous a aussi conduits à nous interroger sur ce qui est essentiel. Loin de moi  l’idée de faire un procès au gouvernement qui s’est essayé à définir cette notion fuyante d’essentiel. Et la réflexion philosophique, la vie psychique de tout individu, le souci d’après-vie, tout cela a été rediscuté mais sans parvenir à des conclusions inattaquables. Le choc a été trop puissant et la conscience humaine s’est trouvée confrontée à l’inouï, l’inattendu. Une belle leçon d’humilité qui se trouve déjà exprimée dans le Psaume (107 ; 27) qui parle de l’inanité de toute science (we-khol hokhmatam titbala’).

 

Pascal exprimait en son temps la crainte de voir la science devenir le refuge de l’orgueil  humain…

 

Encore une remarque : certains contributeurs à ce volume se servent de la pandémie pour réfuter les accusations antirépublicaines portées contre certaines franges de la population. Leur religion dit-on, serait incompatible avec les valeurs de la République. On comprend que des personnalités exerçant des responsabilités dans ce domaine réagissent pour rétablir ce qu’ils considèrent comme la vérité.

 

Mais il faut s’en garder, notamment en raison d’un adage forgé dans l’Hexagone : en France, c’est très souvent la fonction qui crée la compétence…

 

Lisez ce livre, il est susceptible de vous montrer l’envers de la médaille. Parfois, c’est aussi nécessaire.

 

 

 

 

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