Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

- Page 2

  • Madame Merkel a raison: il faut parler avec Bachar

    Oui, Madame Merkel a raison, il faut se résoudre à parler avec Bachar…

    Je commencerai cet éditorial pour une réflexion issue de mes souvenirs d’étudiant germaniste, il y a près de quatre décennies : à cette époque là, l’Allemagne était divisée et nul n’entrevoyait la moindre perspective d’une réunification. On disait alors de la RFA que c’était un nain politique (politischer Zwerg) et un géant économique (Wirtschaftsriese). Aujourd’hui, après toutes ces décennies, la situation est tout autre. C’est Madame Merkel qui donne le ton et elle ne se gêne pas pour le faire. Et je dois dire qu’elle a raison de le faire.

    La dernière déclaration remarquée de la chancelière concernant la crise syrienne constitue l’une de ses toutes premières déclarations signant cette émancipation absolue en matière de politique internationale. Et cela pose tout de même un problème au niveau de ce qu’on persiste à appeler «le couple ou le moteur franco-allemand.» Madame Merkel dit que Bachar fait partie du problème et de la solution tandis que François Hollande, suivant les déclarations de son ministre des affaires étrangères, avait un peu imprudemment dit qu’on ne parlerait pas avec Bachar, véritable boucher de son peuple (ce qui est vrai), et qu’il ne tarderait pas à tomber.

    Or, aujourd’hui, on est contraint de faire machine arrière et c’est la France qui va emboîter le cas à son puissant voisin et allié alors que jusqu’ici, c’était l’inverse. On l’a même vu lors des négociations avec la Grèce où le président français a pesé de tout son poids pour éviter le grexit. Aujourd’hui, c’est l’inverse

    Sans même parler du fond de l’affaire et de ce traitement asymétrique de la France et de l’Allemagne (laquelle a gardé son triple A et se trouve dans une position économique et financière nettement plus favorable que la France), il faut bien y voir un ascendant de l’Allemagne sur la politique étrangère de l’Union européenne. Ce n’est pas une mauvaise chose, même si l’on peut légitimement souhaiter un rééquilibrage  du côté français.

    La déclaration de la chancelière me semble frappée au coin du bon sens et anticipe ce qui va vraiment se passer car on sait que c’est la diplomatie russe qui a repris l’initiative et a dû mener des discussions discrètes avec l’Allemagne afin de donner un grand écho au discours que le président V. Poutine va prononcer devant l’assemblée générale des Nations Unies.

    Contre toute attente, et alors qu’on prédisait sa chute imminente, Bachar a su convaincre les Russes de le soutenir en mettant en valeur leur implantation dans des bases aéronavales syriennes, ce qui leur accorde une présence pérenne en Méditerranée orientale. Une telle offre n’est pas négligeable puisque les Russes n’ont plus d’autre base au Proche Orient.

    Mais il y a derrière ce soutien massif des Russes à Bachar une autre considération qui relève de politique intérieure : les Russes surveillent ce qui se passe dans les républiques musulmanes du Caucase nord comme la cuisinière surveille le lait sur le feu. Ils savant que l’Etat Islamique est leur ennemi juré et qu’il faut l’éradiquer ou, à tout le moins, le contenir, faute de quoi cette idéologie islamiste va contaminer des zones entières de la Fédération de Russie.

    Un tel projet, contrairement à ce que certains à Paris voulaient faire croire, présuppose un minimum de concertation avec Bachar, ce qui, nous le concédons bien volontiers, n’est pas sans poser quelques questions d’ordre éthique : comment éliminer les ennemis d’un homme qui s’est mué en boucher de son propre peuple ? Ne sommes nous pas en train de l’aider à se maintenir au pouvoir alors qu’on poursuit justement son éviction ?

    Les Russes ont compris qu’il fallait diviser ou séparer les difficultés : il faut identifier l’ennemi majeur, celui qui menace tout le monde. Le cas de Bachar sera tranché après cela. Et la Syrie qui renaîtra de ses cendres ne ressemblera nullement à celle d’aujourd’hui. La seule ombre au tableau est que la Russie aura une grande influence sur la politique au Proche Orient alors qu’Américains et Israéliens avaient tout fait pour l’en éloigner. Et qui sait quelle politique le maître du Kremlin voudra y pratiquer ?

    Et que peut faire la France dans tout cela ? Soyons honnêtes, pas grand chose. Il faudra, quoiqu’il arrive, rejoindre l’Allemagne qui va sûrement soutenir l’initiative russe ; et il est clair que l’UE suivra, puisque les USA ont déjà conduit avec la Russie des entretiens approfondis au niveaux des ministres de la défense des deux pays.

    Un dernier point : la visite précipitée du Premier Ministre israélien Netanyahou à Moscou, une avant-veille de yom kippour (le jeûne juif le plus important du calendrier liturgique), suffit à elle seule à montrer l’importance des tractations en cours. L’Etat juif redoute qu’une partie de l’armement russe sophistiqué livré à Bachar ne tombe entre les mains du Hezbollah …

    En conclusion, Vladimir Poutine a réussi à se rendre indispensable et incontournable malgré son annexion scandaleuse de la Crimée. Le pape François, admirable messager de paix et d’amour, a encore beaucoup de travail à accomplir pour établir enfin un ordre éthique universel.

    Maurice-Ruben HAYOUN in Tribune de Genève du 26 septembre 2015

  • La renaissance de Martin Buber

    La renaissance de Martin Buber

    Depuis l’année dernière, date à laquelle l’auteur de ces lignes a fait paraît un ouvrage consacré à la vie et à l’œuvre de Martin Buber, on assiste à une véritable renaissance d’un grand philosophe juif allemand qui, bien que né à Vienne, a passé la plus grande partie de sa vie en Allemagne et a fini ses jours à Jérusalem qu’il rallia au cours de l’année 1938. Il fut nommé à une chaire de sociologie car les éléments les plus conservateurs du Board of Governors se méfiait de ses idées en matière de judaïsme.

    Depuis la parution de Martin Buber. Une introduction (Pocket) les éditions des Belles Lettres ont, sous l’impulsion de M. Jean-Claude Zylberstein, directeur de la collection Le goût des idées, procédé à la réédition de quelques ouvrages devenus introuvables, notamment Les fragments autobiographiques, Le chemin de l’homme, le problème de l’homme et Moïse.

    Depuis sa mort en 1965 à Jérusalem où il acheva seul la traduction de la Bible hébraïque en langue allemande, ce grand philosophe, auteur du fameux Je et tu (1923), Buber semblait oublié en France, un pays qu’il admirait et dont il maitrisait parfaitement la langue. Certes, son œuvre philosophique majeure qui s’apparente à une sorte d’existentialisme, tel que nous le découvrons dans l’Etoile de la rédemption de Franz Rosenzweig (ob. 1929), fut traduite avant la seconde guerre mondiale avec une belle préface de Gaston Bachelard. Mais depuis ce temps là, rares furent les études portant sur son œuvre.

     Aux USA en revanche, où tant d’étudiants lisent cette œuvre dans les campus, son Je et tu fut traduit par l’un de ses meilleurs disciples, Walter Kaufmann. Aujourd’hui, grâce à cette réédition et à la belle somme de Dominique Bourel, à paraître ces prochains jours aux éditions Gallimard, Buber va connaître une belle renaissance.

    Buber fut le dernier grand philosophe juif d’Europe à développer une philosophie non religieuse du judaïsme, tout en restant ancré dans sa tradition trimillénaire. Dans cette œuvre immense, sa seule correspondance qui comprend plusieurs centaines de lettres, éditées en Allemagne par Grete Schräder, nous le montre en contact épistolaire avec tous les grands intellectuels de sa génération. Il a même échangé des lettres avec Gandhi auquel il a tenté de faire comprendre le drame vécu par le peuple juif au cours de la seconde guerre mondiale.

    Son œuvre embrasse un large ensemble qui va de la littérature biblique aux questions du sionisme et à l’avenir du peuple juif qui renoue avec sa souveraineté nationale dont il fut privé durant deux interminables millénaires. Malgré les circonstances, Buber n’a pas entièrement rompu avec la culture germanique qui avait imprégné sa jeunesse.

    La séparation de ses parents alors qu’il avait tout juste trois ans lui a permis de vivre durant un décennie chez son grand père paternel, l’érudit rabbinique Salomon Buber, auteur de maintes éditions de commentaires midrachiques de la Bible. Polyglotte, il parlait et écrivait l’allemand, l’hébreu, le yiddish, le polonais, le français et l’anglais.

    L’œuvre à laquelle il a attaché son nom et celui de son inoubliable ami Rosenzweig reste cette belle traduction de la Bible hébraïque dans la langue de Goethe. Voici un esprit éminemment juif pour lequel la culture universelle n’a jamais été un vain mot. Sa conception du judaïsme a parfois suscité des controverses car il considérait que le contenu de la Révélation ne pouvait pas être de nature juridico-légal. Pour lui, l’appellation divine contenue dans Exode 3 ;14 devenait je serai qui je serai… en ce moment avec toi. Face à Rosenzweig qui était devenu très observant depuis sa conversion manquée et sa redécouverte du judaïsme orthodoxe, il se refusait à voir dans le judaïsme une sorte de nomocratie. Rosenzweig lui adressa une longue lettre ouvrete à ce sujet, intitulée Les bâtisseurs.

    Il suffit de se pencher sérieusement sur son Moïse, jadis publié aux PUF, pour s’en convaincre. Certes, les critiques bibliques ne le considéraient pas comme l’un des leurs car il n’adoptait pas la même méthodologie stricte que la haute critique. Sa vision de Moïse nous est livrée dès la toute première note infra-paginale du livre : il y critique la démarche de son contemporain dans son L’homme Moïse et le monothéisme. Mais il adopte cependant une attitude critique, ne prenant pas au pied de la lettre les récits bibliques sur la naissance du libérateur des Hébreux du pays de l’esclavage.

    Si l’on veut donner une vue d’ensemble, la moins incomplète, de son œuvre, il faut aussi signaler sa conception des relations judéo-chrétiennes ; là aussi, il se distinguait de l’approche de son ami Rosenzweig pour lequel judaïsme et christianisme étaient les deux faces d’une même vérité.

    Dans une Allemagne juive plutôt rétive, à ses débuts, à l’égard de l’idéologue sioniste, Buber n’a jamais hésité concernant le renouveau national d’Israël. Mais il y a un domaine dans lequel Buber a rendu un inestimable service à la culture universelle : il a aidé l’Europe chrétienne à découvrir le hassidisme. Certes, son ancien disciple, devenu une célébrité universitaire mondiale, Gershom Scholem, a fini par lancer une vive attaque contre sa conception du hassidisme mais ce fut un coup d’épée dans l’eau. Car, si Scholem a eu raison d’un point de vue historico-critique, Buber était parfaitement fondé à viser la renaissance d’un piétisme juif méconnu, enclavé dans des contrées moyenâgeuses d’Europe centrale et orientale. Il l’en extrait et a montré à l’Europe entière que le sein maternel d’Israël était encore fécond et pouvait produire de si belles floraisons. En fait, il a accompli à sa manière ce que Scholem a fait, à sa façon, pour une meilleure connaissance de la littérature kabbalistique.

    Le hassidisme, le sionisme, la Bible, tels sont les grands chapitres de cette œuvre.

    Mais Buber n’a jamais oublié la politique et le temps présent. Il a toujours milité pour un état binational (en quoi je pense qu’il se trompait), et il l’a constamment fait de bonne foi. L’une de ses prédictions s’est hélas avérée : il avait prédit que si l’on optait pour un état juif, celui-ci ne jouirait jamais d’un seul jour de paix, en raison de la vive hostilité de ses voisins qui s’estimeraient spoliés.

    Il y a quelques mois, l’Etat d’Israël a faiblement commémoré le cinquantième anniversaire de sa disparition. Certes, il fut marginalisé dans un pays qu’il a vu naître mais dont il souhaitait faire évoluer la mentalité.

    A t il eu raison ? A t il eu tort ? A de plus experts que nous de juger. Nous saluons la réédition de ses écrits par M. Jean-Claude Zylverstein et son retour en grâce, à l’occasion de ses rééditions d’ouvrages et de la parution de ces deux livres sur sa vie et son œuvre.

    Maurice-Ruben HAYOUN in Tribune de Genève du 25 septembre 2015 

  • Tsipras en Grèce, une victoire à la Pyrrhus

    Tsipras, une victoire à la Pyrrhus…

    Oui, Alexis Tsipras a remporté une victoire relative aux élections législatives de son pays, mais cela ne signifie pas grand chose dans ses dures négociations avec l’UE qui l’a entièrement entravé : il ne peut pas faire le moindre geste sans le contrôle de Bruxelles. Mais comme c’est une grande phalène politique, il se livre à des rodomontades et se targue de rendre au pays sa gloire d’antan. Mais les vrais commentateurs de la chose politique savent que ce qu’il a obtenu, c’est l’aval du peuple grec pour effectuer les dures réformes dont la Grèce a besoin. C’est clair.

    Désormais, il aura quatre années au cours desquelles il appliquera la politique dictée par Bruxelles. C’est très bien car cela moralisera la vie politique dans le pays, cela renforcera aussi la présence de l’Etat qui encaissera plus de rentrées fiscales e pourra vraiment exercer son autorité régalienne dans tous les domaines.

    Il faut  utiliser Tsipras jusqu’au bout et le lâcher lorsqu’il aura, comme disent les Américains, until he has outlived his efficency. Un peu comme on jette un citron après l’avoir pressé jusqu’à la dernière goutte. Mais on ne peut pas lui dénier un certain talent et une âme politique absolument chevillée au corps..

    Un autre point doit être signalé ; la dislocation de tous les autres partis, surtout ceux de droite qui sont discrédités depuis des décennies. Et même les socialistes, la gauche modérée. Au fond, Syrisa n’est plus le parti de la gauche radicale, il est tout juste radical-socialiste. Et comme tous les politiciens, Alexis Tsipras aime le pouvoir et se réjouit de le conserver durant au moins quatre bonnes années.

    Mais le seront-elles aussi pour son pays, la Grèce ? Seul l’avenir nous le dira.