Le Zakhor de Yosef Hayyim Yerushalmi
La nouvelle construction de l’histoire juive
Pour Jean-François Bensahel, en cordial hommage
Tous les livres de Yerushalmi sont admirables. Relire celui-ci, intitulé Zakhor (souviens toi) fut pour moi une véritable révélation. Pourtant, j’avais publié, vers 2002, avec mon ami le sous préfet Alain Boyer, un Que sais-je ? intitulé L’historiographie juive, ce qui signifie que les développements de Yérushalmi ne m’apportaient pas des connaissances fondamentalement nouvelles. Ma relecture de Zakhor m’a montré que son auteur avait renouvelé l’approche de l’histoire juive et prescrit les nouvelles normes d’écriture de l’historiographie d’Israël.
Au milieu des années quatre-vingt-dix, j’avais publié la traduction du texte programmatique de Heinrich Grätz, La construction de l’histoire juive (Krotoschin, 1846), précédée d’une longue introduction sur le père de l’historiographie juive moderne. Certes, on pourrait largement faire l’étude d’un contraste entre ces deux œuvres, Grätz n’analysant en fait que l’histoire intellectuelle et passant au crible les productions de même nature au fil des siècles. Mais ce texte fut une sorte de discours programmatique pour l’œuvre à venir, l’Histoire des juifs en onze volumes, que l’on peut encore aujourd’hui, continuer de consulter avec fruit. Yerushalmi, lui, tente de dégager une voie nouvelle, scruter l’attitude générale des juifs face à la science historique, ses relations avec le messianisme, les conséquences de l’expulsion de la péninsule Ibérique, etc
Grätz était empreint des idéaux de la Science du judaïsme, sans en reprendre, toutefois, le positivisme et l’historicisme. Il en rejetait aussi l’idéologie anti-sioniste et la volonté de se fondre dans l’éthnie allemande qui transpire chez certains de ses contemporains. Il croyait en un judaïsme vivant, en une histoire juive qui continuait d’exister même après la chute du temple, contrairement à l’attitude de chercheurs chrétiens, comme Ernest Renan et ses modèles allemands qui considéraient que le christianisme était la pierre tombale de l’histoire d’Israël…
Yerushalmi appartient à un autre siècle et aussi à un autre monde. Elève de l’éminent historien Salo Wittmayer Baron (que j’eus l’honneur de rencontrer il y a près de vingt-cinq ans aux USA, dans sa maison de campagne à Canaan dans le Connecticut) l’auteur de la Social and religious history of the jews, son approche tranche par rapport à celle de la Wissenschaft des Judentums puisqu’il ne se considère pas comme un savant examinant des fossiles, déchiffrant des inscriptions sur des tombes tombales devenues illisibles ou faisant l’archéologie de la pensée et de la vie juives. Tout en adoptant la méthode critique, Yerushalmi élargit considérablement le spectre de son action en introduisant la notion de mémoire, c’est-à-dire d’histoire vécue. Donc d’hommes et de femmes, véritables vecteurs vivants du judaïsme. Mais Yerushalmi, dans sa grande modestie, est conscient que cette dimension spécifique mérite d’être examinée d’un peu plus près : l’histoire de la mémoire collective juive… reste à écrire, je n’ai fait ici qu’essayer de tracer quelques unes des voies que l’on peut explorer. (p 14)[1]